Le 10 octobre 2024, Han Kang dînait avec son fils à Séoul quand l’Académie suédoise l’a appelée. Elle venait de recevoir le prix Nobel de littérature, « pour sa prose poétique intense qui affronte les traumatismes historiques et expose la fragilité de la vie humaine ». Elle est la première écrivaine sud-coréenne et la première femme asiatique à l’obtenir.
Gwangju, quatre mois avant
Han Kang naît le 27 novembre 1970 à Gwangju, dans le sud-ouest de la Corée du Sud. Son père, Han Seung-won, est romancier, et la maison est remplie de livres. En janvier 1980, la famille s’installe à Séoul. Quatre mois plus tard, l’armée réprime dans le sang le soulèvement démocratique de Gwangju. Vers 12 ans, elle tombe chez elle sur un album de photos des victimes, que ses parents avaient caché. Elle dira plus tard que ces images ne l’ont jamais quittée.
Elle étudie la littérature coréenne à l’université Yonsei, publie des poèmes en 1993, puis une première nouvelle l’année suivante. Pendant une dizaine d’années, elle écrit des romans et des nouvelles peu traduits, tout en travaillant comme journaliste puis en enseignant l’écriture.
Une femme qui cesse de manger de la viande
La Végétarienne paraît en Corée en 2007. Après un rêve, Yeong-hye refuse de manger de la viande. Son mari, son père, sa sœur réagissent avec une violence croissante à ce refus, qu’aucun d’eux ne comprend. Le livre est raconté par les autres : elle-même ne parle presque jamais.
La traduction anglaise de Deborah Smith, qui avait appris le coréen quelques années plus tôt, sort en 2015. En 2016, le roman reçoit le Booker international, partagé entre l’autrice et sa traductrice. En France, Le Serpent à plumes l’avait publié dès 2015 ; ses autres livres ont suivi.
Écrire sur les morts
Celui qui revient (2014 en coréen) retourne à Gwangju. Le livre suit Dong-ho, un garçon de 15 ans qui aide à identifier les corps dans un gymnase, puis ceux qui ont survécu à la répression et ne s’en sont jamais remis. Han Kang a raconté avoir lu des centaines de témoignages avant de pouvoir l’écrire.
Impossibles adieux (Grasset, 2023) traite d’un autre massacre longtemps passé sous silence : celui de l’île de Jeju, à partir de 1948, où jusqu’à 30 000 personnes ont été tuées selon les estimations. Le roman a reçu le prix Médicis étranger en 2023. Entre-temps, elle a publié Le Livre blanc, méditation sur une sœur aînée morte deux heures après sa naissance, et Leçons de grec, sur une femme qui perd la parole.
Pas de fête à Séoul
Après l’annonce du prix, son père a fait savoir qu’elle ne donnerait pas de conférence de presse en Corée : avec les guerres en Ukraine et au Proche-Orient, elle ne voulait pas d’une célébration. Le 7 décembre 2024, à Stockholm, elle a prononcé son discours, « Lumière et fil ». Elle y racontait avoir retrouvé, dans une boîte à chaussures, des cahiers d’enfance où figurait un poème sur l’amour écrit à huit ans, et expliquait ce que chacun de ses livres lui avait demandé.
Ce discours a été repris en 2026 dans Light and Thread, son premier livre de non-fiction traduit en anglais, avec des poèmes, des extraits de journal et des photos. Un autre de ses textes ne sera pas lu avant longtemps : en 2019, elle a remis au projet norvégien Future Library un manuscrit, Dear Son, My Beloved, qui restera scellé à Oslo jusqu’en 2114.
© Photo : John Sears - CC BY-SA 4.0 (recadrée)