Le 14 octobre 2019, Esther Duflo a reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, avec Abhijit Banerjee et Michael Kremer, « pour leur approche expérimentale de la réduction de la pauvreté dans le monde ». À 46 ans, elle devenait la plus jeune lauréate de ce prix, et la deuxième femme à le recevoir après Elinor Ostrom.
Une mère pédiatre, un détour par Moscou
Esther Duflo naît à Paris le 25 octobre 1972. Sa mère est pédiatre et part régulièrement en mission humanitaire ; son père enseigne les mathématiques. Elle entre à l’École normale supérieure pour étudier l’histoire, puis l’économie. Une année passée à Moscou au début des années 1990, comme assistante de recherche auprès d’économistes qui conseillaient le gouvernement russe, la convainc que l’économie peut changer concrètement la vie des gens, et qu’elle peut aussi se tromper lourdement.
Elle part au MIT, où elle soutient sa thèse en 1999 sous la direction d’Abhijit Banerjee et de Joshua Angrist. Le MIT la recrute aussitôt.
Des essais cliniques pour les politiques publiques
Sa méthode emprunte à la médecine. Pour savoir si une mesure fonctionne, on la propose au hasard à certains villages ou certaines écoles, pas à d’autres, puis on compare. En 2003, elle fonde avec Abhijit Banerjee et Sendhil Mullainathan le laboratoire J-PAL, qui coordonne aujourd’hui des centaines d’études de ce type dans le monde.
Un exemple souvent cité vient du Rajasthan, en Inde. Dans des villages où très peu d’enfants étaient complètement vaccinés, l’équipe a organisé des camps de vaccination réguliers, puis, dans certains d’entre eux, a offert un kilo de lentilles aux familles à chaque visite. Le taux de vaccination complète est passé d’environ 6 % sans intervention à 18 % avec les camps, et à 39 % avec les lentilles. Ce petit cadeau coûtait moins cher que les doses perdues quand les infirmières attendaient des enfants qui ne venaient pas.
Ces résultats, et d’autres sur l’école, les moustiquaires ou le microcrédit, sont racontés dans Repenser la pauvreté (2012 en français), écrit avec Abhijit Banerjee. Le livre décrit les choix des familles pauvres comme raisonnables au vu de leurs contraintes, et non comme des erreurs à corriger.
Des critiques, aussi
La méthode a ses détracteurs. Certains économistes reprochent à ces expériences de ne répondre qu’à de petites questions, ou de traiter des populations comme des cobayes. Esther Duflo répond que ces tests évitent de généraliser des programmes inutiles, et que les grandes questions se nourrissent aussi des petites réponses.
Elle a reçu la médaille John Bates Clark en 2010. Au Collège de France, elle a été la première titulaire de la chaire « Savoirs contre pauvreté » en 2008, avant d’y obtenir une chaire permanente « Pauvreté et politiques publiques ». Avec Abhijit Banerjee, son mari, elle a aussi publié Économie utile pour des temps difficiles (2020), sur l’immigration, le commerce et les inégalités dans les pays riches.
De Boston à Zurich
En octobre 2025, l’université de Zurich a annoncé que les deux économistes la rejoindraient en juillet 2026, pour diriger un nouveau centre consacré au développement, à l’éducation et aux politiques publiques, financé par la fondation Lemann. Ils gardent un poste à temps partiel au MIT et la direction de J-PAL, et Esther Duflo reprend ses cours au Collège de France.
© Photo : US Embassy Sweden - CC BY 2.0 (recadrée)