Le 6 octobre 2022, l’Académie suédoise a attribué le prix Nobel de littérature à Annie Ernaux, « pour le courage et l’acuité clinique avec lesquels elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle ». C’était la première fois qu’une écrivaine française recevait ce prix.
Un café-épicerie à Yvetot
Annie Duchesne naît le 1er septembre 1940 à Lillebonne, en Seine-Maritime. Elle grandit à Yvetot, où ses parents, d’anciens ouvriers, tiennent un café-épicerie. Ils sont fiers de la voir réussir à l’école, puis à l’université de Rouen. Ces études l’éloignent pourtant d’eux. Elle devient professeure de lettres, passe l’agrégation, se marie, et découvre peu à peu qu’elle n’appartient plus tout à fait au monde dont elle vient.
Cet écart est le sujet de presque tous ses livres. Le premier, Les Armoires vides, paraît chez Gallimard en 1974, pendant qu’elle enseigne. Elle continuera à enseigner longtemps, notamment au Centre national d’enseignement à distance, et s’installe en 1977 à Cergy, dans la ville nouvelle qu’elle observera dans plusieurs de ses journaux.
Une écriture plate
En 1983, La Place raconte la vie et la mort de son père. Elle y renonce au roman et aux effets de style pour une langue qu’elle appelle « l’écriture plate », celle qu’elle utilisait autrefois pour écrire à ses parents. Le livre reçoit le prix Renaudot en 1984. Une femme (1987) fait de même avec sa mère.
Elle ne cherche pas à se raconter pour elle-même. Ses livres partent d’un souvenir précis, une photo, un geste, une phrase entendue, et le rattachent à ce que vivaient des milliers de gens au même moment. Elle parle à ce propos d’« auto-socio-biographie ».
L’avortement, la passion, les années
L’Événement (2000) raconte l’avortement clandestin qu’elle a subi en 1963, à 23 ans, quand la loi l’interdisait encore. Le film qu’en a tiré Audrey Diwan a reçu le Lion d’or à Venise en 2021. Passion simple (1992) décrit l’attente d’un amant marié, sans honte ni commentaire, ce qui a beaucoup choqué à sa sortie.
Les Années (2008) est souvent présenté comme son livre le plus ambitieux. Elle y raconte six décennies de la vie française, de l’après-guerre aux années 2000, à travers des photos d’elle-même et un « on » collectif plutôt qu’un « je ». Traduit en anglais en 2017, le livre a été finaliste du Booker international en 2019 et l’a fait connaître bien au-delà de la France.
« J’écrirai pour venger ma race »
Le 7 décembre 2022, à Stockholm, elle a ouvert son discours de réception par une phrase écrite dans son journal à 22 ans : « J’écrirai pour venger ma race. » Elle y entendait un écho à Rimbaud, et la volonté de venger les siens, les gens modestes dont elle était issue. Elle a ajouté qu’elle avait longtemps cherché comment écrire sur eux sans trahir leur monde ni celui de la littérature.
La même année, elle a coréalisé avec son fils David Ernaux-Briot Les Années Super 8, un film monté à partir des films de famille tournés entre 1972 et 1981, présenté à Cannes. Elle a aussi publié Le Jeune Homme, un court texte sur une liaison avec un étudiant de trente ans son cadet.
Annie Ernaux s’est souvent engagée publiquement, pour le droit à l’avortement et pour les causes féministes. Elle continue de vivre à Cergy, où elle écrit toujours.
© Photo : Frankie Fouganthin - CC BY-SA 4.0 (recadrée)