C’est dans son salon new-yorkais, celui-là même où des femmes du monde entier viennent s’asseoir depuis des décennies, que Gloria Steinem, 92 ans, a accordé un entretien rare — sur la maison, les livres, le mouvement des femmes et ce qu’elle souhaite aux petites filles nées en 2026.
La politique de la porte ouverte
La légende du féminisme américain reçoit chez elle, dans ce brownstone de Manhattan connu pour ses « talking circles » et sa porte ouverte à toutes. « Un mouvement de justice sociale est fait pour inclure tout le monde, explique-t-elle. Il essaie à la fois de changer la société et de l’aider. Alors pourquoi laisserait-on quelqu’un dehors ? » Enfant d’une famille itinérante — l’hiver en caravane entre le Michigan, la Floride et la Californie —, elle n’a longtemps pas eu de porte du tout. Mais elle avait les livres, dévorés sur la banquette arrière et « sans discrimination » sur les rayonnages de la petite bibliothèque locale : Louisa May Alcott en héroïne, pour « Les Quatre Filles du docteur March » comme pour ses récits adultes de la guerre de Sécession. D’où cette devise malicieuse qu’elle assume : « J’aime les chaussures et j’aime les livres — les deux vous emmènent quelque part. »
Le rêve du diner au bord de la route
De cette enfance sur la route, elle garde un rêve inattendu, confié avec un sourire : tenir un jour un diner au bord d’une autoroute, avec rideaux en vichy bleu et muffins au son. « Les diners sont des lieux profondément démocratiques : les routiers au milieu de la nuit, les écoliers le jour — tout le monde y est le bienvenu. » Petite fille de Toledo, elle rêvait aussi de devenir danseuse de claquettes, Shirley Temple en modèle, et contribuait ainsi aux revenus du foyer — car dès la sixième, les rôles s’étaient inversés : c’est elle qui prenait soin de sa mère. « Cela arrive à beaucoup de gens dans leurs jeunes années », glisse-t-elle simplement.
Une chambre à soi, puis une maison pour toutes
Elle raconte avoir cru, en grandissant, qu’une femme ne pouvait avoir de foyer sans mari ni enfants. Ce fut d’abord un studio d’une pièce partagé avec son amie l’artiste Barbara Nessim, puis cette maison, garnie au fil des ans d’objets chinés aux enchères — une porte de grenier indienne, des éléphants, des livres de voyage. L’Inde, justement, où elle partit après l’université « pour se désengager » d’un mariage promis, et dont elle tomba amoureuse : un pays nouvellement indépendant, « qui se célébrait et se cherchait ». Citant Virginia Woolf et sa « chambre à soi », elle formule aujourd’hui un projet précis : acquérir les deux derniers étages de l’immeuble pour léguer la maison entière comme lieu de réunion et d’accueil pour les femmes, à l’image d’une demeure de l’époque des suffragettes qu’elle a vue à Londres.
« Des sœurs, pas une mère »
Steinem refuse le titre de mère du mouvement : « Les mouvements n’ont pas de mères. Nous sommes plutôt des sœurs, qui veillent les unes sur les autres, quel que soit l’âge. » Des plus jeunes, elle dit apprendre la musique, les romans, la politique du moment : « On apprend de la différence, pas de la ressemblance. La différence est un cadeau. » Elle rit encore de sa première carte de crédit, obtenue à grand-peine faute d’« emploi convenable » — puis confisquée après qu’elle eut réglé toutes les notes de motel d’une marche de soutien aux ouvriers agricoles vers la frontière mexicaine. Quant à son héritage, elle l’accepte enfin : « J’espère avoir eu un impact en écoutant les femmes et en les prenant au sérieux, dans une culture entraînée à prendre les hommes plus au sérieux — ou à n’attribuer le sérieux d’une femme qu’à son mari ou à sa maternité. »
L’amour de la possibilité
La conversation ose des terrains rarement abordés avec elle : l’amour, le mariage (trois ans, « dans un but précis » : épargner l’expulsion à son compagnon), et une formule qu’elle revendique : « Le grand amour de ma vie, c’est la possibilité. » Interrogée sur la personne avec qui elle passerait l’éternité, elle nomme son amie Wilma Mankiller, cheffe historique de la Nation cherokee, « qui portait en elle la culture d’aujourd’hui et les cultures anciennes ». Son conseil à une femme de 35 ans ? « D’abord, n’écoutez pas mes conseils. Ensuite : faites ce que vous aimez au moins autant — et si possible plus — que ce que vous devez faire. » Et son vœu pour les petites filles nées en 2026 : « Qu’elles vivent dans un monde où il est sûr d’être un être humain de sexe féminin, quelle que soit sa couleur, et où l’on peut concrètement imaginer devenir ce que l’on veut — présidente, danseuse, ce que l’on ressent. » A-t-elle connu des limites, elle ? « Oui, mais elles n’ont cessé de reculer vers l’horizon. »