En préparant son entretien avec Susan Sarandon, Ben Mankiewicz a voulu sélectionner huit à douze films. Sa liste en comptait 23 quand il a renoncé, en s’arrêtant à 2009. Publié en juin 2026 dans le podcast Talking Pictures, l’épisode arrive après une année chargée : un Goya international reçu à Barcelone le 28 février, et The Accompanist, premier long métrage de Zach Woods, présenté au festival de Tribeca, où elle joue une vieille dame qui recueille une fillette de neuf ans.
L’aînée de neuf enfants
Susan Sarandon n’allait pas au cinéma, enfant. Aînée de neuf, elle gardait les petits. Sa mère avait grandi en institution, son père s’était débrouillé seul dès 16 ans. Chanteur de big band, puis régisseur, il a fini vice-président chez Ogilvy & Mather.
À l’école catholique, en CE2, on lui enseigne que seul un mariage célébré par l’Église compte. Elle lève la main et demande comment Joseph et Marie étaient mariés, puisque Jésus n’était pas encore là. Elle finit dans le couloir, avec un excès de péché originel. L’Église, résume-t-elle, se séparait d’elle avant qu’elle ne sache s’en séparer.
Le nom de Sarandon vient de Chris Sarandon, épousé avant sa dernière année à l’Université catholique d’Amérique. Elle n’a jamais pensé devenir actrice. On lui disait d’ailleurs que sa voix ne convenait pas à la scène. Elle lui donne la réplique lors d’une audition, l’agente Jane Oliver leur propose de revenir, et John G. Avildsen la reçoit pour Joe, sorti en 1970. Il lui demande une improvisation. Elle lui demande ce que c’est.
Sa méthode d’alors tient toujours : connaître le texte, comprendre la scène et écouter l’autre. « Je suis très bonne auditrice. » Elle s’est toujours vue en actrice de composition, et pense que cela explique sa longévité : les jeunes premières de ses débuts ont rarement franchi le cap du rôle principal. Jouer des gens très différents, dit-elle, c’est de la « compassion obligatoire ».
Elle a obtenu l’Oscar à sa cinquième nomination, pour La Dernière Marche de Tim Robbins, alors son compagnon. Laurence Fishburne, assis derrière elle, l’avait prévenue : si elle ne gagnait pas cette fois, on brûlerait la salle. De son discours, elle ne se rappelle rien.
Pneumonie, incendies et violoncelle
Les films qui ont l’air amusants ne l’étaient pas toujours. The Rocky Horror Picture Show a été tourné en plein hiver en Angleterre, dans un studio sans chauffage. Elle y attrape une pneumonie. Le radiateur d’appoint prend feu, sa caravane aussi, avec un imperméable Calvin Klein qui était son grand achat. Elle avait accepté alors qu’il n’y avait pas d’argent à gagner, précisément parce qu’on lui avait toujours dit qu’elle ne savait pas chanter. « Et je ne sais toujours pas. »
Sur Les Sorcières d’Eastwick, elle arrive en Californie, essayages faits pour le rôle d’Alex, et apprend qu’il est parti à Cher. Elle joue désormais une violoncelliste à peine écrite, avec deux semaines pour apprendre l’instrument. Si elle s’en va, on lui dit qu’elle ne travaillera plus. Sa fille a 18 mois et elle l’élève pratiquement seule : elle reste. Le tournage prévu sur trois mois en dure six, faute de fin.
Trop âgée pour Bull Durham
Pour Bull Durham, la production hésite. Ben Mankiewicz rappelle que Mike Medavoy la trouvait trop âgée, ce qu’elle dit découvrir. Elle prend l’avion depuis l’Italie à ses frais pour lire tout le scénario avec Kevin Costner, puis passe au studio dans une robe rayée rouge et blanc bien ajustée. « Ces esprits de banquiers n’ont pas beaucoup d’imagination. » Elle aimait le rôle parce qu’Annie tient tête aux hommes, et parce que, pour une fois dans un film de sport, la femme ne demande pas au héros de renoncer à son rêve. Elle rend hommage à Kevin Costner, qui a défendu le film, Ron Shelton, Tim Robbins et elle quand la production doutait.
Sur un plateau, qui répare et qui accuse
Le tournage de La Petite (1978) lui a laissé le souvenir d’une équipe américaine d’hommes, venue des films de course et des séries B, qui ne savait pas qui étaient Louis Malle et Sven Nykvist et rajoutait des projecteurs en douce. Les choses ont changé avec les femmes sur les plateaux, estime-t-elle, sans croire qu’être une femme suffise à être compétente. « Quand il y a un problème, les femmes vont le réparer. Les hommes vont chercher à qui est la faute. » Ben Mankiewicz conclut que le progrès consiste aussi à donner aux femmes autant d’occasions qu’aux hommes d’être mauvaises dans leur travail. Elle approuve.
C’est dans ce contexte qu’elle pose sa thèse : tout film conteste l’ordre établi ou le renforce. Son exemple est Le Professeur foldingue, qui fait souhaiter que le gros obtienne la fille. Elle a donc pris l’habitude de se demander pourquoi elle accepte un rôle, et de l’expliquer à ses enfants, qu’elle emmenait partout en tournage.
Le baiser de Thelma et Louise
Thelma et Louise a 35 ans cette année. Avant de signer, elle a posé une condition à Ridley Scott : savoir si la fin serait testée et finirait au Club Med. Il lui a répondu qu’elles sauteraient bien, sans savoir encore si Louise pousserait Thelma hors de la voiture. La scène a été tournée à la toute fin, à l’heure dorée, avec une seule prise possible. Beaucoup de dialogue a été coupé, et elle a proposé d’embrasser Geena Davis. Le réalisateur et sa partenaire ont accepté. Elle attribue l’image figée à Ridley Scott : au lieu d’une voiture broyée, le public voit un geste de triomphe. La voiture, elle, a été lancée à vide, moteur retiré. « Je ne veux pas vous gâcher la journée, mais nous n’étions pas dedans. »
Elle prépare maintenant un tout petit film, dont elle a trouvé l’argent, et qu’elle espère tourner en noir et blanc.
© Vidéo : HBO Max / Turner Classic Movies