Invitée du podcast « The Interview » du New York Times, enregistré à Nashville, Reese Witherspoon revient sur le moment où, après un Oscar et des rôles cultes, sa carrière lui a semblé au point mort — et sur la façon dont cette frustration a fait d’elle l’une des productrices les plus influentes d’Hollywood, jusqu’à la vente de Hello Sunshine pour près d’un milliard de dollars.
De Nashville à Stanford, l’école de la débrouille
Tout commence à Nashville, dans une école de théâtre du samedi matin où, dès 12 ans, on lui apprend autant le métier que le professionnalisme : comment se présenter, comment passer une audition. À 14 ans, une petite annonce dans le journal — « Voulez-vous jouer dans un film ? » — la conduit à un casting sauvage organisé dans l’arrière-salle d’un bar : la production cherchait justement une adolescente du Sud de 14 ans. Ce sera « The Man in the Moon ». Ses parents, qui ne croyaient pas à une carrière d’actrice, lui imposent un lycée normal et l’envoient à l’université : elle choisit Stanford « sur une vignette dans un catalogue », pour y étudier la littérature. Elle n’y restera qu’un an — faute de pouvoir payer les 33 000 dollars de frais de scolarité, elle repart chercher un rôle… et enchaîne « Pleasantville », « Election » et « Sexe Intentions ».
Une période creuse après les sommets
Oscar de la meilleure actrice pour « Walk the Line », héroïne devenue culte de « La Revanche d’une blonde », Witherspoon avait atteint tous les sommets d’une carrière d’actrice — avant de traverser une période creuse où les projets qui lui donnaient envie de jouer manquaient. « J’ai appris que pour réussir dans n’importe quel secteur, il faut en comprendre tous les aspects », confie-t-elle. Elle prend du recul et analyse le marché : pourquoi si peu de films avec une femme au centre du récit, si peu de films qu’elle laisserait sa fille regarder ? De cette analyse naît Pacific Standard, devenue Hello Sunshine, et son fameux club de lecture, sorti « du salon de votre grand-mère » pour devenir une communauté numérique mondiale — le vivier d’adaptations qui donnera « Gone Girl », « Wild », « Big Little Lies » ou « The Morning Show », dont la saison 4 vient de démarrer sur Apple TV+ avec Jennifer Aniston.
« Here Comes the Sun » : valoriser les histoires de femmes
Elle raconte sans détour la mécanique économique : malgré les succès, sa première société, payée en simples cachets de productrice, « ne pouvait fondamentalement pas être rentable ». Elle bâtit alors un vrai plan d’affaires, lève des capitaux — notamment auprès d’Emerson Collective, la société de Laurene Powell Jobs — puis vend Hello Sunshine à Candle Media en 2021, pour près d’un milliard de dollars. Elle avait tenu bon dans les négociations pour une raison précise : « Cela mettait un prix sur les récits de femmes. Qu’est-ce qu’on disait au monde ? » Le jour de l’annonce, en plein confinement, elle ouvre la réunion Zoom de ses équipes — dont beaucoup de femmes détenaient des parts — sur « Here Comes the Sun » des Beatles : « Nous n’étions plus en marge. Nous étions devenues l’histoire principale. » Et de penser à sa grand-mère, diplômée frustrée qui rêvait d’écrire et de voyager : « Je vis le rêve de ma grand-mère. »
Le prix de la célébrité
L’actrice évoque aussi, sans fard, les années où les paparazzis pourchassaient sa famille « comme dans une course-poursuite policière », l’anxiété bien réelle de ses enfants, et la compassion qu’elle garde pour les femmes broyées par ce traitement médiatique, Britney Spears en tête — « une jeune mère loin de chez elle, chassée comme un animal » : « C’était une époque punitive pour les femmes exposées. » L’arrivée des réseaux sociaux, raconte-t-elle, a changé la donne : les photos volées de ses enfants ont perdu leur valeur marchande, et elle a pu reprendre la main sur son propre récit.
Équilibre, transmission et liberté
Witherspoon se défend de prôner un matriarcat : « J’ai toujours pensé que le monde avait besoin d’équilibre entre les genres. » Elle insiste pour inclure les hommes, et surtout les jeunes hommes, dans ces conversations, tout en rappelant pourquoi elle a tant poussé pour placer des femmes aux postes de pouvoir : « Elles n’avaient tout simplement pas les opportunités. » Le départ de ses aînés reste une plaie vive : elle raconte avoir pleuré dans leurs chambres quand ils sont partis à l’université, et s’être assise en larmes sur un lit le Noël où l’un d’eux n’est pas rentré. « C’est une perte. Et puis ils deviennent des amis incroyables » — son fils lui obtient aujourd’hui de meilleures réservations de restaurant qu’elle. Elle vient par ailleurs de co-écrire un thriller avec le romancier Harlan Coben et choisit désormais ses rôles à une seule condition : la passion. « Il faut que j’adore le projet, parce que j’aime vraiment ma vie. »