Début août, une biologiste de 25 ans s’est assise sur le plateau d’« Otro día perdido », l’émission de fin de soirée de Mario Pergolini sur la chaîne argentine El Trece, pour parler de placenta, de cicatrices et de moutons. En quelques jours, le nom de Pilar Ferrer a fait le tour des médias du pays. Avec son équipe de l’université Favaloro, à Buenos Aires, elle met au point un gel injectable qui pourrait aider le cœur à se réparer après un infarctus.
Une cicatrice qui ne guérit pas
Lors d’un infarctus, une artère coronaire se bouche et une partie du muscle cardiaque, privée de sang, meurt. Le cœur ne sait pas remplacer ces cellules. À leur place se forme une cicatrice rigide, qui ne se contracte plus. Selon son étendue, elle peut mener à l’insuffisance cardiaque, à des arythmies graves, parfois à une greffe. D’après la World Heart Federation, plus de 64 millions de personnes vivent avec une insuffisance cardiaque dans le monde.
« Ce que nous essayons de faire avec ces thérapies, c’est réduire ces dégâts pour éviter l’insuffisance cardiaque », résume Pilar Ferrer. C’est plus modeste que certains titres de cet été, qui parlaient de « guérir » le cœur. Le gel doit aider le tissu qui a survécu à faire mieux que ce qu’il ferait seul.
Le placenta, sans ses cellules
Tout part de la membrane amniotique, la fine enveloppe du placenta qui entoure le bébé pendant la grossesse. La médecine s’en sert déjà pour soigner des plaies et des brûlures. L’équipe en retire les cellules et n’en garde que la charpente. « C’est sans cellules souches, seulement la matrice, explique la chercheuse. Un tissu, ce sont des cellules et un support : nous utilisons le support. »
Transformé en hydrogel, ce support est injecté directement dans la zone abîmée, où il fait office d’échafaudage. Les cellules saines restées autour y trouvent de quoi se multiplier, et de nouveaux vaisseaux sanguins peuvent s’y former. Dans le scénario décrit par l’équipe, le chirurgien appliquerait le gel sur la cicatrice pendant un pontage coronarien, au moment où il a déjà accès au cœur.
L’essai chez le mouton
Le gel a d’abord passé les tests sur cultures cellulaires. L’équipe est ensuite passée au mouton, dont le système cardiovasculaire est l’un des plus proches du nôtre. Vingt-huit jours après le traitement, les chercheurs ont observé un infarctus plus petit, davantage de nouveaux vaisseaux et une multiplication des cellules cardiaques. « La technologie a montré des améliorations significatives de la fonction cardiaque chez le mouton », affirme Pilar Ferrer.
Il faut prendre ces résultats pour ce qu’ils sont : une étude préclinique, chez l’animal. Les articles de presse ne donnent ni le nombre de bêtes traitées ni le détail des mesures. Le gel n’a jamais été testé chez l’humain et n’est utilisé dans aucun hôpital. La chercheuse le reconnaît elle-même : il reste à valider les expériences chez l’animal et sur des tissus humains.
Une thèse devenue entreprise
Pilar Ferrer a étudié les sciences biologiques à l’université Favaloro, fondée par René Favaloro, le chirurgien argentin qui a mis au point le pontage coronarien. Elle a choisi cette voie parce qu’elle aimait comprendre comment fonctionne le corps humain. Doctorante boursière, elle travaille à l’Institut de médecine translationnelle, transplantation et bio-ingénierie (IMeTTyB), qui dépend du CONICET, le grand organisme public de recherche argentin, et de l’université. Elle y fait partie du laboratoire de médecine régénérative cardiovasculaire, dirigé par Daniela Olea et María del Rosario Bauzá. Le projet est né de sa thèse. « J’ai commencé en novembre 2023 », a-t-elle raconté au quotidien La Nación.
En 2024, elle décide d’en faire une entreprise. Amnova Biotech, dont elle est aujourd’hui la directrice générale, réunit Daniela Olea, biotechnologiste et chercheuse au CONICET, le pharmacien Mariano Berra, directeur technique, et le biochimiste Alejandro Berra, qui dirige Amnios BMA, une banque de membrane amniotique agréée par l’INCUCAI, l’agence argentine des greffes, et par l’ANMAT, l’autorité sanitaire du pays. La jeune pousse est soutenue par CITES, le fonds d’investissement du groupe Sancor Seguros, installé à Sunchales, dans la province de Santa Fe. Elle a aussi été retenue par START, le programme d’accélération de l’université de Saint-Gall, en Suisse.
L’argent privé était aussi une nécessité. Sous la présidence de Javier Milei, l’Argentine a réduit les budgets de la recherche, ce qui a provoqué les protestations de nombreux scientifiques. Le fonds Foncyt a été suspendu et les financements de projets PICT supprimés : les fondateurs se sont tournés vers des investisseurs privés.
Encore plusieurs années
Quand La Nación l’a interrogée, en août, elle se trouvait à São Paulo pour le projet. Son calendrier était prudent. Les démarches réglementaires doivent commencer l’an prochain, et il faudrait environ deux ans avant les premiers essais cliniques, menés par phases. Même si tout se passe bien, aucun patient ne recevra ce gel avant longtemps.
Elle tient aussi à rappeler qu’elle n’a rien fait seule. Le gel est le travail d’une équipe pluridisciplinaire, et c’est elle qui s’est retrouvée devant la caméra. Il fallait bien quelqu’un pour expliquer à la télévision ce qu’une membrane de placenta peut faire pour un cœur abîmé. À 25 ans, elle l’a fait avec des mots simples, sans promettre de miracle.