Actrice révélée par « Dr House » et « Once Upon a Time », réalisatrice depuis dix ans — dernièrement de la série « The Five-Star Weekend » sur Peacock —, Jennifer Morrison se livre dans un long entretien vidéo d’une rare franchise : sur l’amitié, la maternité, les femmes complexes qu’elle incarne, et sur une idée qui pourrait changer votre façon de travailler — recevoir une critique comme une athlète reçoit une consigne de son entraîneuse.
« Tenir l’espace » pour les siens
Native de Chicago, « livre ouvert mais personne très discrète », Jennifer Morrison ouvre la conversation sur l’amitié, le cœur justement de « The Five-Star Weekend », qu’elle vient de réaliser d’après le roman d’Elin Hilderbrand : une femme endeuillée réunit ses amies les plus proches de chaque époque de sa vie, du lycée à la vie de mère. Pendant le tournage, plusieurs membres de l’équipe ont eux-mêmes traversé des deuils. Désemparée, la réalisatrice appelle sa meilleure amie, qui lui renvoie son propre portrait : « Fais ce que tu fais toujours : tu tiens l’espace. Si la personne a besoin de rire, tu la feras rire ; si elle a besoin de pleurer, tu la tiendras pendant qu’elle pleure. » Depuis, elle veille surtout à ne pas alourdir la peine de l’autre : un message qui précise « ne réponds pas, je voulais juste que tu saches que je pense à toi ».
Aucune femme n’est une seule chose
Son interlocutrice le remarque : Morrison excelle à faire passer un conflit intérieur sans surjouer, et incarne des femmes fortes sans jamais être lisses. Sa réponse est l’un des sommets de l’entretien : « Nous ne sommes jamais une seule chose. Aucune femme n’est une seule chose, quelle que soit la case dans laquelle on veut se ranger — ou nous ranger. Je suis une personne très différente à la maison quand je suis maman, quand je dirige un plateau ou quand je joue dans une série. Ce sont trois versions très différentes de moi, mais elles sont toutes authentiques. » Et de pointer le double discours qui pèse sur les femmes, sommées de se démultiplier puis soupçonnées, si elles varient, de ne pas savoir qui elles sont : « Nous nous hissons à la hauteur des occasions qui se présentent, et toutes ces parts de nous sont les pièces d’un tout. » C’est cette conviction qui guide son jeu : chercher les strates d’un personnage plutôt que sa surface.
La critique, comme une consigne d’entraîneuse
Vient alors l’idée qui donne son titre à la vidéo. Sur le plateau de « Yellowjackets », qu’elle réalise également, Morrison s’émerveille d’un casting qu’elle décrit comme des « athlètes émotionnels » : une indication de mise en scène y est accueillie avec un appétit vorace, jamais comme un jugement. « Un footballeur professionnel ne reçoit pas une correction en se disant “je suis nul, je suis une mauvaise personne”. Il se dit : “je peux courir un dixième de seconde plus vite — j’essaie.” » L’entraîneur, rappelle-t-elle, serait bien incapable de faire ce que fait l’athlète : sa consigne ne vient pas d’un lieu de jugement, mais d’une seule question — comment vous rendre meilleur ? « Si vous recevez la note comme l’athlète reçoit la correction, c’est revigorant. Et chacun doit avoir le droit d’échouer : l’acteur dans sa proposition, le réalisateur dans sa note. Parfois c’est magique, parfois c’est un désastre — et on corrige le tir. »
Dix ans derrière la caméra
Cette philosophie est née d’une frustration d’actrice. Pendant des années, raconte-t-elle, malgré ses recherches et sa passion pour ses personnages, elle avait le sentiment qu’on n’utilisait « que 10 à 20 % » de ce qu’elle pouvait offrir. Réaliser fut sa façon de donner davantage. Sa société de production porte un nom-manifeste : Apartment 3C, l’appartement qu’elle partageait à l’université avec trois amies aux origines et aux talents très différents — déjà un « village de femmes ». Derrière la caméra, elle a gardé ses méthodes d’interprète, comme cette habitude de déchirer des pages de magazines sans se censurer, pour laisser émerger d’instinct la palette et la texture d’un personnage ou d’un projet.
Sérendipité et curiosité sans fond
Le hasard, aussi, a fait son œuvre : elle a failli manquer l’audition de « Dr House ». Persuadée à 24 ans de ne pas être crédible en immunologiste de 32 ans, arrivée trempée par la pluie de Los Angeles, sans une minute pour se recoiffer, elle tombe sur le réalisateur Bryan Singer dans le hall, et ose lui demander ses notes avant de jouer plutôt qu’après. Le rôle du Dr Allison Cameron sera le sien. Chaque projet a nourri depuis une curiosité qu’elle dit sans fond : les mémoires de médecins dévorés pour « House », les vraies chirurgies du rachis observées en préparant « Dr. Death », l’histoire baleinière de Nantucket découverte pour « Five-Star Weekend ». « C’est ce que j’aime dans ce métier : on ne manque jamais de sujets de curiosité. »