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Isabelle Huppert, message personnel : cinquante ans de cinéma racontés par l’actrice

30/10/2026 · 5 min read

Son premier souvenir de cinéma, ce sont les films de Laurel et Hardy et de Chaplin que son père projetait sur un grand écran. Dans Isabelle Huppert, message personnel, documentaire de William Karel sorti en 2020 et mis en ligne le 30 août 2026 sur la chaîne YouTube Portraits du Monde, l’actrice raconte elle-même, en voix off, un demi-siècle de métier et plus de 120 longs métrages.

Une vocation dont elle ne se souvient pas

William Karel assemble des extraits de films, des entretiens donnés depuis les années 1970 et les images tournées par le père de l’actrice. Le film s’ouvre sur un interrogatoire d’état civil. Nom : Huppert, avec un H, deux P et un T. Profession : comédienne. Sa plus grande ambition ? « Toutes. »

Elle dit pourtant ne pas se rappeler avoir voulu ce métier. « C’est peut-être ma mère qui en avait eu l’idée », avance-t-elle. C’est sa mère qui l’inscrit au conservatoire de Versailles, et sa mère encore qui l’accompagne aux studios de Boulogne pour rencontrer Claude Sautet. Des amis de lycée, revus bien plus tard, lui ont assuré qu’elle parlait très souvent de devenir actrice. Elle n’en a gardé aucun souvenir.

Dans César et Rosalie, elle joue la sœur de Romy Schneider. Yves Montand vient la saluer : « Vous faites un beau métier. » Puis il se reprend, ce n’est pas un métier, c’est un artisanat. Elle n’a jamais oublié ce moment. Sa propre définition viendra plus tard : « Être actrice, c’est transformer en excellence ce qui ne l’est pas. La fragilité en force, la timidité en assurance. »

De la dentellière à Violette Nozière

Après Les Valseuses de Bertrand Blier, où elle joue une adolescente qui insulte ses parents avant de fuir, La Dentellière de Claude Goretta la fait connaître dans un rôle presque muet, celui d’une apprentie coiffeuse qui se réfugie dans le silence. « La caméra sollicite plutôt la tristesse que la joie en moi », a-t-elle longtemps pensé. À l’époque, elle veut déjà éviter de se laisser enfermer.

Quelqu’un lui parle ensuite de Violette Nozière, dont elle ignore tout : une jeune fille de 18 ans qui, dans les années 1930, a empoisonné ses parents. Le nom la frappe aussitôt. « Je trouvais que ça sonnait. » Elle résume le passage d’un film à l’autre en deux phrases : « La dentellière était victime. Elle est devenue bourreau. »

Violette Nozière est le premier de ses sept films avec Claude Chabrol, « un mélange parfait d’intelligence, de culture, de gentillesse ». Il ne l’a dirigée d’une remarque qu’une seule fois, assure-t-elle, et elle s’en est sentie coupable. « Il me filmait un peu comme un père filmerait son enfant. »

Pialat, Cimino, Godard : trois tournages, trois méthodes

Avec Maurice Pialat, sur Loulou, tout tenait à l’imprévu. Elle se souvient de conversations de café avec Gérard Depardieu : le petit voyant rouge de la caméra s’allumait, et ils comprenaient qu’ils étaient passés dans le film sans transition.

Michael Cimino, lui, l’a repérée à New York, dans Violette Nozière. La Porte du paradis représente sept mois de tournage, « une vie », et une longue préparation : valser, conduire une carriole, tirer au fusil, patiner, passer quelques jours dans une maison close, puisqu’elle jouait une prostituée, « en tout bien tout honneur ».

Jean-Luc Godard vient alors la voir dans le Montana. Sans permis, elle va le chercher à l’aéroport sur des routes désertes. Au restaurant, au bord d’une rivière, elle lui demande deux mots sur son rôle. Sa réponse : « Je voudrais que ce soit le visage de la souffrance. » Elle quitte ensuite l’équipe gigantesque de Cimino pour une équipe de quatre personnes à Lausanne. Godard, explique-t-elle, demande aux acteurs « le degré zéro du jeu », le plus intéressant et le plus dur à faire.

La naissance de sa fille Lolita l’éloigne ensuite longtemps des plateaux, sans angoisse. Elle prend aussi ses distances avec ces réalisateurs qu’elle tenait, dit-elle, « pour des dieux, pour des pères ».

Jouer des états

Elle retrouve Chabrol pour Une affaire de femmes, l’histoire d’une avorteuse guillotinée le 30 juillet 1943. Ce genre de grand rôle, quand il est bien écrit, n’est pas le plus difficile, juge-t-elle. « On ne joue pas un personnage, on joue une personne. Un personnage, c’est limité. Une personne, c’est plus vaste. » Elle retrouvera cette idée chez Nathalie Sarraute, où il n’y a pas de personnages, mais des états.

Pour La Pianiste, Michael Haneke tenait à ce qu’elle joue réellement le morceau de Bach, et elle a travaillé le piano longtemps avant le tournage. La scène où elle arrache les cheveux d’Annie Girardot a demandé énormément de travail. Celle où elle regarde Benoît Magimel jouer pour la première fois a été bouclée en deux prises.

« Le théâtre, c’est Attila »

Sur scène, le rapport change. « Le théâtre, c’est sauvage. Le théâtre, c’est Attila. Ça brûle tout sur son passage. » Elle n’a pas le trac au cinéma. Au théâtre, le danger s’estompe au fil de la soirée, selon le public, tantôt ennemi, tantôt ami.

Les clichés sur le métier l’agacent, en particulier celui de l’actrice fragile, en proie à ses démons et confondue avec ses personnages. Être quelqu’un le matin et quelqu’un d’autre le soir n’a pour elle rien de contre nature.

Elle a aussi tourné avec Lolita Chammah : Une affaire de femmes quand sa fille avait 4 ans, Malina, La Vie moderne de Laurence Ferreira Barbosa à 15 ans, puis Copacabana. « C’est particulier de jouer avec quelqu’un qui vous est aussi proche. »

Si elle continue, explique-t-elle, c’est parce que chaque film repose la même question, « qui suis-je ? », sans jamais y répondre. Elle déteste parler d’elle, rappelle le film, et elle dit de sa vie privée : « Il faut un petit peu se battre pour la préserver. »

© Vidéo : William Karel, Roche Productions, Arte France / Portraits du Monde

Sources

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